Apprentissage du code à l'école : coder restera-t-il un métier ?

Suite à la décision de mettre en place un enseignement à la programmation à l'école (« en primaire une initiation au code informatique, de manière facultative et sur le temps périscolaire » source, ce n'est qu'un début donc, on est encore loin d'une formation universelle). J'ai vu passer le double-tweet suivant :

Ça m'intéresserait de voir ce que diront les développeurs qui pensent qu'aujourd'hui, écrire n'est plus un métier quand tous les enfants auront appris à coder à l'école et qu'on codera comme on fait la cuisine.

— Neil Jomunsi (@neiljomunsi) le 15 juillet 2014 à 08:28 et 08:29

Comme j'imagine qu'il m'est entre autres adressé vues les discussions qu'on a pu avoir (même si je me suis contenté de m'interroger sur la nécessité que l'art reste un métier et n'ai en aucun cas affirmé que cela n'en était pas un actuellement), je vais m'efforcer d'y apporter des éléments de réponse.

Je peux me tromper, tout cela ne restant que mon opinion actuelle et personnelle, mais mon intuition est que cela ne changera pas fondamentalement grand-chose et ce pour plusieurs raisons.

Un métier c'est du temps et de l'expertise

D'une part le fait que tout le monde sache plus ou moins cuisiner n'a pas empêché le métier de cuisinier de s'implanter. Parce que dans une société où sauf rentiers (qui restent assez rares) il faut un métier à temps plein pour gagner l'argent nécessaire à la survie, on peut difficilement devenir un vrai spécialiste d'un domaine sans le pratiquer à temps plein, c'est-à-dire en faire son métier (un temps plein non lucratif étant généralement exclu). Pour sortir de cela il faudrait changer le modèle de société par exemple par un revenu de base suffisant ou par une forte réduction du temps de travail qui permettrait de pratiquer suffisamment d'autres activités de manière non lucrative pour devenir spécialiste. Une telle évolution me parait plus que souhaitable (et c'est dans ce cadre là que je m'interrogeais sur les métiers dans le domaine de l'art), malheureusement on n'y est pas encore et je crains qu'on n'en prenne pas le chemin (ce n'est en tous cas pas celui que dessine la classe dirigeante, celle qui décide de tout ou presque dans nos pâles imitations de démocraties). De ce point de vue là, avoir enseigné des notions de programmation à tout le monde ne changera donc pas grand-chose seul.

Cela permettra de se réapproprier un peu plus les outils informatiques utilisés au quotidien et de réaliser de petites adaptations personnelles ou de petits outils qui facilitent la vie mais c'est tout (et c'est déjà pas mal du tout !). Car pour développer des logiciels évolués qui fonctionnent il faut énormément de travail et d'expertise. Tout comme écrire un gros roman de qualité, développer un logiciel évolué nécessite un investissement temps et une expérience que l'on ne peut prendre sur son temps libre sans sacrifier le reste de sa vie (familiale, sociale, etc). Il est certes possible de s'associer (c'est même nécessaire) mais ça reste extrêmement chronophage si l'on veut que le projet se réalise et si l'on n'a pas l'expertise nécessaire le tout s'écroulera sous son poids (comme si l'on tentait de construire un immeuble de dix étages sans l'expertise nécessaire). En effet, ce n'est pas tout de connaitre la grammaire et un peu de vocabulaire d'un langage de programmation. Il faut en connaitre les subtilités, savoir architecturer correctement son logiciel, avoir des notions d'ergonomie, bien choisir parmi les briques logicielles existantes pour ne pas réinventer la roue continuellement ni se baser sur des roues carrées peu efficientes sous prétexte qu'elles sont disponibles, etc. Sans quoi le logiciel sera aussi bon qu'un roman écrit avec deux cents mots de vocabulaire, bourré d'incohérences et partant dans tous les sens. Or cette expertise-là ce n'est pas avec un enseignement scolaire d'une heure ou deux par semaine qu'on pourra l'acquérir.

Encore une fois avec une forte augmentation du temps disponible bien plus de monde pourrait acquérir cette expertise hors métier mais d'une part cette forte augmentation n'est pas faite et d'autre part ce ne sera jamais universellement réparti.

Le travail sur commande

L'autre point fondamental c'est qu'une grande part des développeurs professionnels actuellement ne travaille pas pour des éditeurs qui vendent des logiciels clé en main mais au contraire font des développements sur commande et sur mesure pour leurs clients, que ce soit des applications totalement dédiées ou des adaptations d'outils existants. Cet aspect-là resterait valable même si tout le monde savait développer car je connais peu de monde qui irait développer gratuitement du sur mesure pour l'industrie ou le commerce sans y être rétribué d'une manière ou d'une autre.

De la même manière peu de gens iront préparer à manger ou faire le ménage chez leurs voisins sans contrepartie. La contrepartie peut être du troc qui est une alternative valable au salariat mais ça reste à mon sens dans la logique du métier : qu'on soit payé en numéraire ou en services rendus ne change pas grand-chose à l'affaire. De plus, cet aspect du développement sur commande resterait tout aussi valable même si l'on venait à supprimer en bloc la propriété intellectuelle (ce qui n'est pas prêt d'arriver).

C'est un aspect qui existe peut-être moins dans le domaine de l'art. Quoique des tas de choses se font sur commande : photographie, décoration d'intérieur, et bien d'autres que j'oublie. Mais il est clair qu'en l'état, peu d'auteurs écrivent des romans sur commande (ou alors commande d'un éditeur qui n'a les moyens de passer commande que grâce aux très pervers mécanismes mis en place autour de la propriété intellectuelle).

Conclusion

Je me fais donc peu de soucis pour le métier de développeur en général, d'autant que la part de l'informatique dans la vie courante et dans tous les secteurs de l'économie ne cesse d'augmenter. Donc même à supposer qu'une part de ce qui est fait aujourd'hui par des professionnels soit faite par la suite par des non-professionnels, il restera de la place pour ce métier.

Et au cas où la société évoluerait via par exemple l'introduction d'un revenu de base suffisant, la question de la persistance ou non d'un métier serait d'un coup beaucoup plus secondaire.

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